Le livre d'artiste est d'abord un livre dont le contenu décide des moyens adéquats à sa mise en œuvre.
Anne Moeglin-Delcroix
Dans l'exposition virtuelle Livres d'artistes : une lecture réinventée, Bibliothèque et Archives Canada (BAC) présente une collection singulière, inédite, de livres d'artistes réalisés entre le début du XXe siècle et aujourd'hui. Cette exposition rassemble les plus beaux exemples de ces livres rares, tout aussi remarquables et colorés que leurs créateurs. Certains sont des livres-objets d'une grande beauté, tandis que d'autres, de facture plus traditionnelle, constituent de véritables œuvres d'art, uniques tant par les aquarelles, dessins, estampes et photographies qui les enrichissent que par leurs reliures.
Avec cette exposition, BAC manifeste son intérêt et témoigne de son engagement à l'égard de ce mouvement esthétique dans l'histoire du livre. Plusieurs facteurs ont par ailleurs été pris en compte lors de la préparation de cette exposition, qui vise ainsi non seulement à assurer une représentation pancanadienne des artistes, mais aussi à témoigner de l'évolution des styles à chaque époque, ainsi que des différentes approches propres au genre.
Depuis son apparition, que ce soit sous forme de volumen ou de codex, il est d'usage courant de subordonner l'objet-livre au texte dont il est le support. Si bien que, dans nos esprits, la vocation première du livre, soit celle d'être un support maniable d'information, se voit dès lors reléguée au second rang1.
Avec le livre d'artiste, l'objet-livre se réapproprie de façon ludique et singulière sa fonction originelle de transmettre une information tout aussi bien textuelle que visuelle. Ne répondant à aucune règle, l'esthétique du livre d'artiste peut néanmoins s'avérer déstabilisante, à un point tel que l'on en vient même parfois à se demander ce qu'il reste de l'objet-livre. Dans d'autres cas, le livre d'artiste semble plutôt anodin, le projet artistique résidant davantage dans le propos que dans la facture finale de l'objet.
Bien que de tels livres aient pour dénominateur commun d'avoir été réalisés par des artistes, ce simple fait ne justifie pas, à lui seul, l'appellation « livres d'artistes ». Pour mieux s'y retrouver, il convient de reprendre l'énoncé de l'artiste peintre américain Edward Ruscha qui, en 1965, commentant son livre emblématique Twentysix Gasoline Stations, parlait du concept de « faire quelque chose de cohérent ». Le projet de livre d'artiste contient plus que la somme de ses parties visibles et lisibles, et son propos se concrétise tout à la fois par l'assemblage, par la manipulation, par le défilement séquentiel et par l'expérience de lecture que l'artiste a stratégiquement définis, et qui relèvent de la spécificité de l'objet-livre.
Provenant de tous les horizons, les créateurs de livres d'artistes contribuent, inspirés par leurs disciplines respectives, à élargir de façon originale le concept même de livre. Ainsi, les artisans du livre inventeront des méthodes relevant de leurs compétences propres : le relieur se concentrera ainsi surtout sur l'articulation et sur la manipulation du livre, le typographe cherchera à transgresser les conventions de mise en page et l'imprimeur voudra se servir de nouveaux supports d'impression.
Parfois, les propositions les plus novatrices résultent de l'apport d'artistes dont la pratique est étrangère à ces métiers. Qu'ils soient peintres, sculpteurs, multi-artistes, vidéastes ou photographes, l'espace que leur offre le livre et son mode particulier de diffusion leur apparaît comme une alternative aux lieux usuels d'exposition, de sorte que le livre d'artiste s'impose alors tantôt comme la démonstration complémentaire à une œuvre, tantôt comme une œuvre tout à fait autonome.
In the shadow of the forest : Auschwitz-Birkenau, œuvre indépendante par Marie-Jeanne Musiol.
Qu'ils s'assimilent au livre illustré, au livre-objet ou au produit d'une maison de petites presses, ces livres singuliers nous convient à réinventer l'acte même de lire, à vivre l'expérience inédite d'une lecture réinventée.
1 De là le besoin, pour le théoricien du livre d'artistes Ulises Carrión, de souligner qu'un écrivain écrit non pas des livres mais des textes.